IGLOO
Ils étaient cinq.
Cinq petits brailleurs se tortillant dans un carton. Une boîte à chaussures sans doute.
Cinq à s’accrocher avec désespoir à leur petite vie naissante et chétive.
Cinq affamés en sursis hurlant leur mère disparue.
« Je les ai trouvés devant la porte de la clinique, on en fait quoi ? »
— Ils ne sont même pas sevrés, je pense, et regarde celui-ci... Pas bien beau, les yeux
purulents, peinant à respirer.
Ils étaient cinq chatons rescapés du fossé, abandonnés à la merci de notre bon vouloir.
Ils étaient cinq chatons et, parmi eux, Igloo.
C’est ainsi qu’il est arrivé par hasard à la clinique, par un jour froid et pluvieux de mars 2010.
C’était le plus moche, le plus malingre, malade, les yeux collés à peine ouverts, les narines
bouchées. Si nous avons pu assez rapidement retaper ses quatre frères de misère et les faire
adopter, ce dernier chaton nécessitait des soins plus longs.
Un mois plus tard, le petit chaton rachitique semblait déterminé à survivre. Il braillait en
attendant sa gamelle et ne se lassait pas des caresses et autres marques d’attention des ASV.
Pas des vétos. Non, quand même, on n’est pas des chochottes, nous autres vétérinaires, pas
du genre à se laisser attendrir par une boule de poils qui ronronne et vient se frotter à vous. Tu
parles !
Alors, évidemment, lorsque la décision fut prise de le placer, ce furent des hauts cris, des
pleurs, des menaces de grève, de dénonciation aux associations, de burn-out préventifs.
Mobilisation générale des ASV aux grands cœurs contre ces vétos-patrons insensibles et
cruels : impossible de se séparer d’Igloo désormais ! Point. Non mais.
Après de longues discussions et tergiversations, le méchant patronat a cédé, non sans un petit
sourire cynique à l’idée que, de toute façon, le petit chat profiterait de la première porte restée
ouverte dans la clinique pour retrouver sa liberté et s’échapper !
Mais non.
Igloo est resté, trop heureux dans ce petit paradis où circulaient, le jour durant, moult chiens et
chats affolés.
Un paradis où des sacs de croquettes toujours renouvelés se présentaient constamment à
portée de griffes.
Un paradis où il y avait toujours quelques bonnes âmes pour dispenser les caresses
réconfortantes.
Bien au chaud, bien nourri, une vie de chat simple et heureuse.
Igloo est donc resté.
Et les années ont passé.
Longues et tranquilles.
Et puis la vieillesse, la maladie, les soins, le pronostic sombre.
Puis il y eut ce message laconique sur notre messagerie interne. Une simple vibration, un petit
bip et puis :
« Igloo n’étant pas en forme du tout ce jour-là, la décision de le laisser partir sans souffrir a été
prise. Ceux qui veulent lui dire un dernier au revoir peuvent le faire, c’est prévu vers 16 h 15. »
Clap de fin. Une page qui se tourne.
Évidemment, on n’est pas des chochottes, hein, faut pas déconner.
Mais bon, quand même quoi, Igloo... Fait chier, tiens.
Dr Girodon
Nous vous proposons d'honorer sa mémoire à travers ce petit reportage !
... Voir plusVoir moins